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30 juillet 2008 3 30 /07 /juillet /2008 14:33
Aymeric Monville, qui nous avait déjà fait part de ses réflexions sur le dernier livre d'Alain Badiou, s'attaque maintenant à la pensée de Slavoj Zizek. Le débat est ouvert...

Liquidation, décroissance et Zizek

Les idées dominantes étant celles de la classe dominante, il n’est guère étonnant que l’anti-productivisme à la mode chez les couches moyennes, puisse trouver ça et là un écho au cœur des organisations ouvrières. Ce qui, par contre, est plus préoccupant, c’est l’empressement de la direction de notre parti à faire désormais de cette idéologie le nouvel horizon indépassable de notre temps. Ainsi l’Humanité, qui à défaut d’être le journal du Parti communiste se contente d’être celui de sa direction, donnait un bien étrange compte-rendu des discussions internes au parti. Rien bien entendu sur la révolte qui gronde contre la ligne de mutation-liquidation. Au contraire, selon le quotidien, les militants ne parlent entre eux que de décroissance, développement durable et renoncement au productivisme :

« Une idée émerge : au coeur du projet des communistes doit être placé un développement qui implique le dépassement de toutes les formes de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme, de la femme par l’homme, de la nature par l’espèce humaine. Pour les communistes, cela impliquerait un renoncement définitif au modèle productiviste. Croissance, décroissance, nouvelle croissance, sont des options en débat.»  

(Olivier Mayer, « Le monde, le développement, l’union, le projet, le Parti : regards nouveaux », l’Humanité, 14 juin 2008. )

La nature exploitée ?

Il serait souhaitable que l’Humanité cessât d’attribuer, par le procédé très douteux des comptes-rendus de débats, des propos aussi ineptes aux camarades.

Lorsque le communisme se pose pour but de mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, il prend «l’homme » au sens générique pour manifester immédiatement que deux sujets entretiennent une relation sociale inégale (capitaliste et ouvrier), relation qu’il s’agit d’abolir, au nom, précisément, de l’humanité générique. Le tour de passe-passe consiste ici à abstraire graduellement ce rapport de ce contenu social concret, donc de vider de sa substance le motif premier de la lutte ; de la domination sociale du capitaliste sur l’ouvrier on passe à la domination ontologique de l’homme sur la nature. Le communisme n'est plus la lutte contre l'exploitation de l'homme par l'homme, mais la lutte contre le concept d'exploitation, de domination. Ainsi, le bûcheron qui coupe des arbres pour construire sa maison est mis sur le même plan que le capitaliste qui exploite l’ouvrier. Il suffira donc seulement de montrer que le productivisme est une « domination » de l’homme sur la nature pour faire de la décroissance le véritable aboutissement du projet «communiste », avec une facilité déconcertante.

Ce dualisme entre nature et histoire humaine montre que ces prétendus communistes, voire marxistes, voire « post »-marxistes en sont encore restés, au mieux, au subjectivisme kantien. S’ils ne sont même pas arrivés au niveau de Schelling, en revanche, ils se sont trouvé une nouvelle coqueluche : le philosophe Slavoj Zizek.

Un contresens sur la technique

L’homme de Neandertal « exploitait » déjà la nature en faisant des outils.  L’histoire de l’humanité n’est qu’une succession de modes de production. Et la nature de producteur n’a rien à voir avec le mode de production, contrairement à ce qu’affirme Slavoj Zizek, pour qui « le communisme marxiste, cette idée d’une société fondée sur une pure productivité extérieure à la structure du Capital, était un fantasme constitutif du capitalisme lui-même : sa transgression essentielle sous sa forme la plus pure ». (Slavoj Zizek, Fragile absolu. Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu, Flammarion, Paris 2008, p. 31.)

Zizek confond productivité et production.  La productivité, c’est la production ramenée au temps de travail nécessaire à cette production. Dans toute société où on produit, c'est-à-dire depuis le début de l’histoire humaine, il y a donc productivité. C’est une notion quantitative totalement objective, banale. Notre philosophe s’en tire comme il peut en adjoignant l’épithète « pure » (???) qui donne subitement à ce concept banal une coloration mystérieuse, transcendantale, « fantasmatique », contre laquelle, bien évidemment, il est facile d'opposer sa raison. 

Ce qui, pour reprendre sa terminologie, est de l’ordre du fantasme, c’est bien l’idée qu’on pourrait en finir avec la production, diviniser le statu quo en mythifiant la nature. Dès que l’homme est confronté aux éléments naturels, c’est-à-dire menacé par eux, il ne peut s’empêcher de réagir par son activité.  Il est aussi poussé par ses besoins, notamment suite à sa sédentarisation : invention de l’agriculture, irrigation, construction des premières cités, etc. Les problèmes – éventuels – de mauvaise gestion des ressources naturelles restent un problème interne à la production.

Leroi-Gourhan nous mettait déjà en garde contre toute illusion d’un mouvement des mutations technologiques envisagé séparément des aptitudes et qualifications humaines, et hors de l’ensemble des rapports sociaux. Le développement technique ouvre simplement, pour l’ensemble de l’humanité et l’ensemble des rapports sociaux, un champ nouveau de possibilités, exigences, contraintes, risques. Et la manière dont les forces productives sont utilisées dépend des luttes en cours. Il faut abandonner en la matière toute conception positiviste, mécaniste ou finaliste.

C’est d’ailleurs pourquoi les récentes déclarations de Marie-George Buffet, à la réunion hautement symbolique de Tours, sur la nécessité de passer « du productivisme au développement durable » nous laissent sur notre faim. Elles ne posent pas la question pourtant essentielle : qui détient les moyens de production ? Envisager la production indépendamment de la formation, de la maîtrise des forces productives et des rapports de production, c’est faire régresser le mouvement ouvrier aux temps du luddisme.

En tout cas, nous ne pouvons pas accepter que les problèmes environnementaux auxquels nous sommes – ou pas – confrontés soient envisagés sous l’angle de la critique de la production, voire de celle la technique supposée aliénante en soi, puisque Zizek se place en ce domaine sous les auspices d’Heidegger.

Marx corrigé par Heidegger ?

En effet, le philosophe slovène pose délibérément les questions d’organisation de la production dans une alternative singulière, à mi chemin entre Marx et Heidegger :

    « Où en est-on aujourd’hui dans cette alternative qui oppose l’analyse marxiste classique (le capitalisme conçu comme une formation sociale concrète) aux tentatives – de Heidegger jusqu’à Adorno et Horkheimer – qui voient dans la folle danse capitaliste de la productivité l’expression d’un principe ontologico-transcendantal plus fondamental (« la volonté de puissance », « la raison instrumentale »), également à l’œuvre dans les tentatives communistes pour dépasser le capitalisme, et qui concluent à ce titre – comme Heidegger l’a formulé à une identité métaphysique de l’Américanisme et du Communisme ? »

Zizek conclut que « les deux camps ont tort ». Et il ajoute :

    « L’erreur fondamentale de Marx a été de conclure, sur la base de ces avancées, à la possibilité d’un nouvel ordre social supérieur (le Communisme), d’un ordre qui non seulement maintiendrait, mais aussi réaliserait la spirale productiviste perpétuellement en excès, laquelle, dans le capitalisme, en raison de sa contradiction ou de son obstacle constitutif, est continuellement déjouée par les crises économiques socialement destructrices. »

(Slavoj Zizek, Fragile absolu, op. cit., p. 30.)

 On voit mal comment l’on pourrait passer au communisme par un arrêt des forces productives dès le capitalisme. Ce en quoi il rejoint d’ailleurs un Badiou qui rajoute, dans la lignée des Fourrier, Proudhon et consorts, que le communisme doit être réalisé par « expérimentations locales » (Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Nouvelles Editions Lignes, Paris 2007, p. 155). Est-ce ainsi que l’on espère lutter contre le capitalisme et faire dépérir l’Etat ? Marx aimait à dire : donnez-moi le moulin à vent et je vous donnerai le Moyen-Âge. On peut ajouter que si l’on nous ramène ainsi au Moyen-Âge, c’est plus au féodalisme qu’au communisme que nous retournerons. Quant à l’arrêt de la logique productiviste dans un îlot local où le communisme à la Badiou-Zizek aurait triomphé – d’ailleurs on ne sait par quel miracle –, je ne donne guère cher de sa survie face à l’armada des puissances capitalistes.   

C’est d’ailleurs l’absence de réflexion sur la période de transition au communisme et la formation historique concrète des pays socialistes qui intrigue le plus chez nos deux penseurs, lesquels préfèrent s’en tenir à des généralités péremptoires sur le « stalinisme », phénomène dont ils ne proposent aucune conceptualisation sérieuse et auquel ils réduisent toute l’histoire des pays socialistes. Ce qui caractérise Badiou et Zizek, c’est que sous prétexte ne pas vouloir réitérer les erreurs du stalinisme, ils vont imputer ces erreurs non à des circonstances historiques précises, mais l’un (Badiou) aux fondements mêmes de l’organisation léniniste et l’autre (Zizek) à l’idéologie productiviste, en oubliant complètement que c’est le développement des forces productives qui rend le renversement du capitalisme possible.

Je précise que les thèses de Zizek et Badiou font presque désormais fonction de philosophie officielle du parti. En effet, l’Humanité a endossé la responsabilité de faire distribuer par les militants leur interview double: « Que peut la philosophie pour la politique ? » Intitulé auquel on aurait malicieusement envie de répondre : « que peut la politique pour la philosophie ? »
 
Mais puisque nous évoquons l’heideggérisme de Zizek, notons qu’il ne s’agit pas seulement d’un léger flirt avec le tristement célèbre contempteur de la technique, mais d’une réhabilitation complète, du moins au plan philosophique.

La pensée par additions

En effet, dans son dernier ouvrage, La Parallaxe, Zizek explique doctement que les marxistes (rien que ça)  

« approuvent le passage, accompli par Heidegger dans Sein und Zeit, du sujet extérieur observant le monde à l’homme comme être toujours-déjà-jeté, engagé dans le monde, bien qu’il ait été incapable de situer l’être humain dans la totalité historique de sa pratique sociale ; mutatis mutandis, il en va de même pour Levinas, Derrida, Rorty, certains wittgensteiniens (Dreyfuss), et même Badiou. »

(Slavoj Zizek, La Parallaxe, Flammarion, Paris 2008, p. 349.)

Mettons les choses au clair. Lorsque Heidegger dépasse le néo-kantisme par l’être-déjà-jeté – en fait en partant de présupposés de Husserl –, c’est-à-dire lorsqu’il propose le dépassement de l’être extérieur au monde par l’être au monde, il propose la résolution d’un problème interne à la philosophie bourgeoisie de son époque. Avec près de cent ans de retard sur les marxistes ! Il suffit d’évoquer la première thèse sur Feuerbach. Pour Feuerbach, le sujet est passif devant la réalité objective. Il ne reconnaît la réalité que comme sujet épistémologique et donc ne peut connaître l’histoire réelle.

Il faut toujours voir dans quelle mesure un « progrès » réalisé à l’intérieur de la philosophie bourgeoise peut être digne d’intérêt ou non. Surtout quand cet « être-au-monde », avec ses caractéristiques propres, n’apparaît et n'a de sens que dans un contexte philosophique qui est tout entière dirigé contre le marxisme. Comment un marxiste sérieux pourrait approuver ce point en l’isolant de tout le reste ?

Nous pouvons d’ailleurs poser la question : en quoi des philosophes ouvertement antimarxistes (Heidegger, Deleuze…) peuvent contribuer à un renouveau du projet communiste comme l’annonce Zizek ? En effet, l’éditeur du livre – dont le directeur de collection n’est autre que Badiou ! – affirme dès la quatrième de couverture, que son collègue slovène « tente de renouveler le matérialisme dialectique, tout en restant fidèle au projet communiste ». Il est d’ailleurs étonnant que pour renouveler un projet communiste, il faille faire appel exclusivement à des penseurs bourgeois du passé…

Comme de nombreuses fois dans l’histoire du marxisme, nous assistons à des tentatives pour « renouveler » ou « compléter » Marx en donnant tous les gages possibles à l’idéologie dominante. Ces phénomènes ne datent pas d’hier. Le marxisme de chaire s’est toujours caractérisé par ce genre d’éclectisme mutilant, qui noie le poisson en faisant semblant de découvrir la lune. A la fin du siècle dernier, le marxisme de chaire mélangeait Marx avec Spencer, Darwin, Lassalle. Puis on tenta de l’acoquiner avec l’existentialisme. Puis vint le temps des grands écarts théoriques. C’est la pensée par additions des années 70 : Marx + Nietzsche + Lacan = obsolescence du Parti Communiste (Ce qu’il fallait démontrer).

Freudo-marxisme ?

Mais plus que le contenu de ces références, c’est surtout leur absence d’articulation entre elles qui pose problème. En effet, la question n’est pas, par exemple, de nier certaines avancées indéniables présentes dans le corpus freudien, auquel Zizek puise abondamment ; mais il faut voir précisément en quoi une synthèse avec le marxisme est possible, autrement que par une juxtaposition de thématiques à laquelle il suffirait d’apposer le mot de « freudo-marxiste ». Par exemple, un marxiste peut très bien prendre acte des remarques judicieuses de Freud sur le rôle des névroses dans la pratique religieuse, mais il ne saurait accepter l’idée d’une « théorie psychanalytique de la religion » qui expliquerait la genèse du phénomène religieux par la seule névrose.

Le dernier livre de Zizek, La Parallaxe, qui se veut une réinterprétation des graves problématiques épistémologiques qui ont scandé l’histoire de la philosophie, témoigne de ces impasses. Personne ne niera que presque toutes les révolutions philosophiques, s’articulent autour de questions épistémologiques et cognitives. Les avancées en la matière ont eu d’importantes répercussions politiques et ont grandement contribué à saper les concepts féodaux et bourgeois de la réalité. Mais de toutes ces avancées, la seule dont – et c’est un comble pour un « marxiste » – Zizek ne fait jamais état, c’est celle du statut du sujet traversé par les enjeux de classe et les rapports de production. En revanche, Zizek se montre très disert sur le fameux « décentrement » du sujet lacanien qu’il interprète dans le sens d’un scepticisme. Malgré tout le respect que l’on peut avoir pour l’inventeur de la psychanalyse et son continuateur le plus célèbre, la freudisation du sujet au détriment d’une approche sociale et historique de l’être humain n’est qu’une régression conceptuelle.

L’Humanité, une fois de plus, tombe à pieds joints dans le panneau et présente La Parallaxe comme une « astucieuse modification du ‘freudo-marxisme’, jadis repoussé par les héritiers immatures de Marx et aujourd’hui devenu compatible avec le communisme de la maturité, qui évidemment brille… par son absence » (Arnaud Spire, « Remue-méninges dans la dialectique », in l’Humanité, 11 juin 2008). Là aussi, camarades, avant de nous donner des leçons de « maturité », assurez-vous de bien savoir de ce dont vous parlez.

Renouveler le matérialisme dialectique, pourquoi pas ? Le marxisme n’est pas intouchable. Mais encore faut-il l’articuler à un programme politique et là Zizek n’est guère disert. Certes, contrairement à Badiou, dont les thèses représentent une offensive immédiate portée contre notre organisation, Zizek n’est pas un adversaire objectif. Si ce sont précisément les ambiguïtés et imprécisions que recèle sa pensée qui le rendent tolérable en milieu bourgeois, reconnaissons qu’il utilise au moins ce malentendu pour redonner une visibilité médiatique à Marx et Freud. De quoi redonner au moins envie de lire dans le texte ces deux grands penseurs de la déterminité. Mais comprenons bien qu’en l’état, son œuvre comporte des reculs théoriques à terme extrêmement préjudiciables.

Aymeric Monville

Aymeric Monville est membre du PCF et auteur d'essais philosophiques, éditeur et collaborateur de Michel Clouscard.




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